Faye Toogood — L’objet comme vestige
- 17 juil.
- 6 min de lecture
Chez Faye Toogood, les objets semblent arriver au présent avec une histoire déjà inscrite. Le bois conserve son grain, la pierre révèle ses fossiles, tandis que les formes évoquent des fragments dont l’origine nous échappe. Non pas des objets anciens, mais des objets conçus pour dépasser leur nouveauté.
Un objet neuf ne devrait encore rien avoir retenu.
Aucune usure, aucun déplacement, aucun récit. Chez Faye Toogood, cette neutralité existe rarement. Une cavité creuse une masse de bois. Des ouvertures interrompent un plateau. Un volume s’arrondit comme s’il avait été lentement transformé par le contact ; un autre paraît avoir cédé sous son propre poids.
La fonction demeure lisible (une table, un siège, une console) mais elle ne suffit pas à expliquer ce que l’on regarde.
Les pièces de la designer britannique ne reproduisent aucun artefact précis. Elles en possèdent pourtant quelque chose : une présence difficile à dater, la sensation d’une forme retrouvée plutôt que nouvellement dessinée.
À la frontière du mobilier et de la sculpture, la pratique de Faye Toogood puise dans les formes et les matières de la campagne anglaise : arbres noueux, pierres dressées, reliefs et fragments naturels. Cette proximité ne relève toutefois pas d’une imitation littérale de la nature. Elle engage une question plus profonde : comment inscrire une durée dans l’objet avant même qu’il ait été utilisé ?
Butter Sofa, Tacchini - Conception : Faye Toogood. Image : Tacchini et Faye Toogood Studio.
Une forme retrouvée
Dans le travail de Faye Toogood, la création commence souvent par une impression de reconnaissance.
Une pièce peut rappeler un os, un galet, un tumulus, un outil ou un fragment d’architecture. Elle ne correspond pourtant jamais tout à fait à l’un de ces éléments. Les références se superposent, puis se dérobent. Le regard croit identifier une origine avant de la perdre.
Cette indétermination éloigne l’objet du simple exercice de style. La forme ne cherche pas seulement à être sculpturale ou expressive. Elle semble provenir d’un vocabulaire plus ancien que celui du mobilier contemporain.
Ses masses pleines, ses creux et ses appuis élémentaires pourraient appartenir au paysage autant qu’à l’espace domestique.
Avec Assemblage 7: Lost and Found II, cette relation devient particulièrement visible. Des œuvres nommées Plot, Barrow, Cairn, Hill, Hoard ou Lode empruntent leur vocabulaire au sol, au relief, à l’enfouissement et à ce qui demeure hors de vue.
Les pièces ont d’abord été modelées dans l’argile avant d’être traduites dans le bois et la pierre. La matière est ensuite creusée, évidée et sculptée par retrait, jusqu’à faire apparaître des volumes qui semblent extraits de leur masse plutôt qu’imposés à celle-ci.
L’objet définitif conserve quelque chose de cette origine tactile. La précision de sa fabrication n’efface ni le modelage initial ni l’impression qu’une forme préexistait au geste qui l’a révélée.
La création se rapproche alors d’une recherche : non pas découvrir un objet littéralement caché dans un bloc, mais préserver la sensation qu’il aurait pu s’y trouver avant elle.
1. Assemblage 7: Lost and Found II - Conception : Faye Toogood. Photographie : Genevieve Lutkin. / 2. Palette Side Table, prototype - Conception : Faye Toogood. Image : Faye Toogood Studio. / 3. Roly Poly Chair - Conception : Faye Toogood. Image : Faye Toogood Studio. / 4. Assemblage 7: Lost and Found II - Conception : Faye Toogood. Photographie : Genevieve Lutkin.
La matière comme durée
Cette impression de découverte ne repose pas uniquement sur les silhouettes. Elle naît aussi des matériaux choisis pour les porter.
Dans Lost and Found II, Faye Toogood travaille le chêne anglais et le Purbeck Marble : non pas un marbre au sens géologique, mais un calcaire dense et fossilifère extrait dans le Dorset. Une fois taillée et polie, la pierre révèle les traces de coquillages formés bien avant son extraction.
Ces matières n’apportent pas simplement une texture ou une couleur aux pièces. Elles introduisent des temporalités qui dépassent celle du projet.
Dans le bois, le grain traverse le volume sans lui obéir complètement. Dans la pierre, les fossiles interrompent la continuité de la surface. Chaque bloc contient des variations qui précèdent sa transformation et demeurent visibles après elle.
La matière n’est jamais une page blanche sur laquelle viendrait s’inscrire le dessin.
Toogood a comparé son travail sur cette série à une fouille archéologique : le bloc devient un paysage à parcourir, au sein duquel la forme se découvre progressivement. Le geste consiste moins à recouvrir qu’à révéler ; moins à ajouter qu’à retirer.
Cette image pourrait laisser penser à une création guidée par le hasard ou par les seuls accidents du matériau. Le résultat est pourtant précisément construit. Les creux, les surfaces rugueuses et les passages vers des zones plus lisses sont travaillés pour maintenir plusieurs états dans un même objet : le bloc et la pièce, la densité naturelle et le geste artisanal, la surface transformée et ce qu’elle continue de révéler de son origine.
L’objet reste contemporain, mais il ne commence pas entièrement au moment de sa production. Il porte aussi le temps de l’arbre, celui de la formation géologique, de l’extraction et du travail de la main.
La matière ne sert pas seulement à réaliser la forme. Elle lui prête un âge.
1. Dough Stoneware - Conception : Faye Toogood. / 2. Puffy Lounge Chair, Hem - Conception : Faye Toogood. / 3. Butter Armchair, Tacchini - Conception : Faye Toogood. Image : Tacchini et Faye Toogood Studio.
Après la nouveauté
Dévoilée en juillet 2026, la collection Bone, Roll, Slump prolonge cette réflexion dans un registre plus directement domestique. Trois familles de mobilier y explorent des états distincts de la forme : ce qui subsiste, ce que le mouvement adoucit, ce qui s’abandonne au poids.
Dans Bone, tables et sièges évoquent l’ossature, le fossile et le fragment conservé après la disparition du reste. Taillée dans le chêne massif, la table est traversée par quatre percements circulaires. Ceux-ci dévoilent le grain vertical du bois tout en rappelant les larges chevilles employées dans les assemblages traditionnels.
La référence n’est jamais reproduite littéralement. Elle demeure à l’état de trace : dans l’épaisseur du plateau, dans la rondeur des pieds, dans la présence presque anatomique des volumes.
Avec Roll, les angles s’effacent. Consoles et tables de chevet prennent la forme de masses oblongues dont le grain accompagne la courbe. Les silhouettes semblent moins façonnées par une coupe franche que lentement adoucies, comme soumises au passage répété d’une force extérieure.
Soft Slump introduit un autre rapport au corps. Le tissu est rassemblé et resserré autour d’un volume souple, formant des plis profonds. La matière paraît se relâcher, s’affaisser et trouver son équilibre sous l’effet de la gravité.
Les trois familles ne décrivent donc pas seulement des formes. Elles suggèrent des transformations : l’ossature qui demeure, le volume qui s’arrondit, la surface qui cède.
Ces objets ne sont pourtant ni des ruines ni des sculptures rendues artificiellement utilisables. Ils restent pleinement destinés à la vie quotidienne. Le corps vient s’y asseoir, les mains en suivent les contours, les déplacements modifient leur place dans l’espace.
L’usage n’interrompt pas leur récit. Il le poursuit.
À mesure que la nouveauté s’éloigne, les marques réelles peuvent rejoindre celles que la forme semblait déjà contenir. Une patine apparaît, un tissu se détend, une surface conserve la trace d’un contact. L’objet n’est plus envisagé uniquement au moment de sa sortie de l’atelier, mais depuis ce qu’il deviendra.
1. Soft Slump Armchair - Conception : Faye Toogood. Image : Faye Toogood Studio. / 2. Roll Nightstand - Conception : Faye Toogood. Image : Faye Toogood Studio.
Ce qui reste
Le travail de Faye Toogood ne cherche ni à reconstituer le passé ni à fabriquer des antiquités imaginaires.
Le vestige y désigne moins une époque qu’une condition de l’objet : sa capacité à retenir quelque chose de ce qui l’a précédé, tout en restant ouvert à ce qui viendra après.
Une masse rappelle un relief, un os ou un fragment sans jamais se réduire à cette ressemblance. Une pierre expose une durée géologique qui excède celle du projet. Le grain du bois continue d’exister au-delà de la silhouette qui lui a été donnée.
Dans une culture du design largement organisée autour du lancement, de l’image nouvelle et de la reconnaissance immédiate, Faye Toogood déplace le regard. Elle considère l’objet dans une temporalité plus étendue : avant sa fabrication, dans les gestes et les matières qui le font apparaître ; puis au-delà de sa nouveauté, lorsque son contexte initial commencera à s’effacer.
L’objet devient alors vestige non parce qu’il appartient au passé, mais parce qu’il est conçu pour conserver une présence lorsque le présent se sera retiré.



















